• Have a Guinness when you're tired

    C'était encore une nuit mémorable, comme il n'y en avait pas eu depuis longtemps, même si sa raison d'être était en elle-même la plus malheureuse qui soit. On avait décidé de fêter une sorte de deuil, d'enterrer quelque chose ou quelqu'un, d'enterrer des idées en fait, les nôtres, qui venaient de s'écraser sur le sol à nos pieds après des mois et des années de chute libre. Je crois que même si on était soulagés de se retrouver on avait tous un peu le coeur triste au fond, triste de devoir se réunir en petit comité parce que les autres devaient faire la fête en ce même instant. Alors bien sûr on avait besoin du nécessaire pour endormir notre esprit, pour le reposer un peu en réalité, pour l'empêcher de penser pendant quelques heures.
    Je crois que les vieux amis sont le lien indispensable qui raccroche la personne qu'on est devenue à celle qu'on était à la base; je crois que, sans eux, le temps et le quotidien m'auraient définitivement altérée. Bien sûr il y a eu des périodes difficiles, des années où chacun pensait pouvoir avancer seul sans se tourner vers le passé, j'en faisais partie comme tant d'autres, et puis finalement... J'ai finis par comprendre que ces gens qui peuplent mes plus jeunes années ne sont pas des charges que je devrais traîner malgré moi, des gens qui me connaissent mieux que les autres et que j'aimerais pouvoir faire taire, comme si j'avais peur de ne pas aimer l'image qu'ils me renvoyent. Avec le temps j'ai appris à la regarder dans les yeux, cette image, j'ai appris à lui trouver des qualités, à me dire qu'au final, elle est peut être bien plus précise que celle qui s'est dessinée dans mon esprit.
    Et ce soir là quand on a déambulé dans les rues j'avais envie de hurler à quel point je les aimais, ces amis de longue date, eux que j'ai tellement maltraités à l'époque où je ne supportais personne, eux qui sont toujours là. Je crois que je l'ai dit d'ailleurs, je passe tellement facilement aux aveux sous le couvert de l'alcool, parce que c'est sans doute le seul moment où je me sens capable de tout dire sans rien cacher derrière ma pudeur. Comme bien souvent on a eu l'alcool nostalgique, mais l'alcool heureux, l'alcool conscient d'être entouré de personnes de confiance, de personnes à qui on peut tout dire. Et quand nous sommes sortis du bar la nuit était noire et la ville silencieuse, comme si les murs eux-mêmes nous écoutaient. Je ne sais même plus comment nous avons fait pour ne pas nous perdre dans les traboules, je crois qu'on se sentait invincibles, qu'on avait la certitude d'avoir vécu quelque chose de grand ensemble, et de ne jamais l'oublier. On a courru, rit et chanté, et je me suis endormie avec le sourire aux lèvres, et ce bonheur indescriptible d'avoir été capable, pour une fois, de leur rendre à juste mesure tout ce qu'ils m'avaient donné.
    Et moi qui ai toujours l'habitude de dire qu'il existe une différence fondamentale entre les amis d'enfance et les amis qu'on choisi, je dois me rendre à l'évidence: il y a aussi les amis de longue date qu'on a choisi, pas simplement parce qu'ils étaient dans la même classe ou le même collège et qu'on ne voulait pas rester seul, mais parce que c'était des gens bien. Et ce sont les meilleurs, les seuls qui survivent au temps, les seuls que rien ne pourra éloigner.


  • Commentaires

    1
    Vendredi 18 Mai 2007 à 20:12
    les vieux amis
    C'est drôle, j'avais écrit ce petit texte il y a peu de temps, sur le même thème. :) Certains soir les amis sont plus que des amis. Oh évidemment, ils n'étaient pas bien loin. Mais nous, par contre, nous n'étions pas la porte à côté. Je veux dire, nous étions dans cette sorte d'obscur brouillard qui faisait que nous ne savions plus vraiment sur quel pied il fallait danser. (...) Ces sortes de périodes bizarres pendant lesquelles l'habitude, cet opium délivré par le temps, à notre insu, fait se fondre les jours les uns dans les autres, sans qu'aucune couleur distincte ne vienne les séparer, les individualiser. Ces jours qui se ressemblent et qui nous font dire, la Terre qui tourne autour du Soleil est un manège, le même qu'hier, lent, hypnotique. L'air que je respire est le même, peu de choses changent. 
Soudain on se souvient de nos quelques vieux amis, on se dit qu'ils sont là, que nous n'aimerions pas les perdre. Mais qu'il est possible pourtant, un jour de les perdre si nous y prêtons plus suffisamment attention. Cette pensée, comme une note magique, semble ouvrir à l'intérieur de nous-même le flacon des souvenirs et nous voyons surgir une infinité de senteurs, se rattachant chacune à un fragment de la mémoire. Des instants rares et qui condensent en eux si bien la joie de vivre. Une voix comme une âme muette, parfumée qui s'échappe d'un des flacons semble nous dire, dans une langue qui n'a pas besoin de mots, "voilà ce qui est précieux, voilà ce qu'il faut préserver".
Alors, enivré de tous ces parfums subtils, on se dit qu'il vaut peut-être la peine de vivre, pour détacher du temps quelques-uns de ces moments, passés et à venir, comme une infinité de molécules d'or, de perles rares qui défilent, invisibles, devant les yeux et qui n'attendent que la lumière d'un nouveau jour pour scintiller de nouveau, plus brillamment encore, sous les fenêtres du temps et du ciel.
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