• Ennui

    J'ai toujours été subjuguée de voir à quel point la perception des choses variait selon notre état d'esprit, notre humeur du moment, et les milliers de facteurs qui font que chaque jour ne ressemblera finalement jamais à celui qui l'a précédé, pas plus qu'à celui qui le suivra. La ville est, lors des soirées de liesse où je rentre à l'aube en évitant les arbres, un univers de vie et de couleurs qui me laisse sans voix, et même le plus bruyant des moteurs est à mes oreilles un des instruments qui composent sa symphonie. J'éprouve, dans ces moments là, une soif de découverte que rien ne peut assouvir et je crois bien que, si j'en avais la force, j'irais me perdre dans les ruelles les plus étroites pour connaître le plaisir discret de celui qui retrouve son chemin après un instant d'errance.
    Mais la ville est assassine pourtant, la multitude de ses voix et les lourdes mélodies transportées dans son air écarsent le voyageur isolé. Je n'ai plus grand chose à faire depuis quelques jours; hormis les cours et le sport, je n'ai plus guère de contact avec le monde. Je retrouve avec inquiétude des sensations lointaines qu'une rencontre avait rangées au placard, ces sensations de solitude suprême, qu'aucune visite éclair ni aucun coup de téléphone ne peuvent atténuer. Je crois que, même lorsqu'il m'arrive de voir du monde, j'ai l'air de m'ennuyer. Des odeurs de passé me remontent à la figure, ces odeurs putrides qui sentent le renfermé et qui me rappelent avec un malin plaisir que, aussi longue qu'ait été ma route, je ne suis pas très loin de mon point de départ à présent. Oh bien sûr il y a eu quelques changements, sans doute positifs. Mais je crois que j'aurais pu tuer plutôt que de revivre un jour l'expérience désolante des soirées en tête à tête avec un écran, animé dans le meilleur des cas, noir dans le pire. Ces soirées où la faim colle au ventre faute de trouver la motivation nécessaire pour préparer quoi que ce soit; et le souvenir coriace des petits plats mitonnés réapparait sournoisement par l'intermédiaire d'un tablier suspendu dans le vide. Ces soirées silencieuses où les musiques les plus gaies sont trop gaies et les plus tristes sont trop tristes, je n'ai pas envie de sourire mais pas vraiment de pleurer non plus; je crois qu'au fond, dans ces moments là, je n'ai envie de rien.
    Et j'entends dehors les voix qui s'élèvent, les voitures qui défilent sans jamais s'arrêter, les passants qui marchent côte à côte, si bien réglés que seuls deux bruits de pas font échos à leurs deux voix. Je me rappelle de mes premières années "en ville", lorsque mon univers se limitait à une chambre exiguë dans une résidence froide comme la mort; je passais des soirées entières assise à ma fenêtre, et le ballet des voitures ne semblait jamais cesser. J'aimais bien ma rue, avec l'odeur ennivrante des restaurants, les voix calmes et apaisées des riverains de longue date et, lorsqu'il pleuvait, le clapotement de la pluie sur les feuilles des arbres. J'avais beaucoup écrit sur ce quartier à cette époque, j'avais écrit également sur le désespoir que me causait cette ville nerveuse qui ne dormait jamais. Je n'étais pas habituée, immobile dans mon univers immobile, à me sentir étrangère dans un monde en perpétuel mouvement. Je l'avais découvert avec peine et en avait fait la douloureuse expérience; je crois que, plusieurs années plus tard, rien n'a vraiment changé.
    J'ai l'impression de me figer après avoir difficilement avancé dans le noir, de revenir sur mes pas faute de pouvoir tracer mon propre chemin. Je n'ai pas peur pourtant, je n'ai peur de plus grand chose désormais. Mais les occupations anodines me font horreur, j'aimerais parler mais je déteste les mots ordinaires, et tous les efforts désespérés que je fais pour occuper mon temps me font tourner la tête.

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