• Eau des cieux

    Je suis née les yeux levés vers le ciel. Mes parents aiment bien dire que c'était une sorte de présage, puisque j'ai toujours été un peu l'illuminée de la famille, et j'aime bien penser moi aussi que, quelque part, j'étais prédestinée à toujours regarder vers le lointain. Pourtant à la base ce n'était rien de tellement romanesque, juste moi qui m'étais tournée avant la naissance, rendant par là-même les choses bien plus difficiles pour ma pauvre mère. Pourtant je suis née dans le silence, une méthode qui faisait ses premiers pas à l'époque, sensée donner des enfants sereins, calmes et apaisés. C'était une méthode qui nous faisait naître dans le noir, dans le silence, sans nous brusquer, et sans aucun cri. Je n'ai pas poussé le moindre son d'ailleurs, et même si je suis née avec le cordon enroulé autour du cou, je crois que peu de personnes tiennent autant à la vie.
    J'étais encore tournée vers le ciel de mardi lorsque le soleil s'est voilé et que les premières gouttes ont commencé à rouler sur ma peau. J'étais en train de bronzer, écrasée par la chaleur de ce printemps étouffant; elles m'ont fait l'effet de boules de neige que l'on jetterai sur une brûlure à fleur de peau. Je suis restée immobile pourtant, j'ai enlevé le tissu qui protégeait mes yeux des rayons, et le ciel était là. C'était un cadre parfait, une maison perdue au milieu de nulle part, des arbres partout, des fleurs, les derniers chants d'oiseaux avant l'orage, et cette éléctricité qui parcourt l'air, tellement présente qu'on pourrait la capturer d'une poignée de main. C'était un temps propice à une alchimie, comme j'aime appeller cela, un moment unique, une communion, comme si la nature tout entière n'était composée que d'esprits prêts à entonner un hymne en choeur pour celui qui voudrait bien les écouter. Alors je me suis redressée doucement tandis que l'orage gagnait en force, et je suis restée là, les yeux levés vers lui.
    Quand j'étais petite mon père aimait bien nous installer, mon frère et moi, devant la fenêtre quand il y avait de l'orage. On passait des heures à regarder les éclairs, et déjà à l'époque je trouvais ça beau. Alors qu'autour de moi les gens partaient en courant à la recherche d'un abri ou d'un réconfort, j'étais la seule à rester au milieu de la cour, comme si j'attendais quelque chose ou quelqu'un. Et même si avec le temps les cultes et les livres ont tenté de coller des tas de noms et d'explications sur ce phénomène, je n'ai jamais réussi à percer le secret de cette force en mouvement qui plane au dessus de nos têtes. J'ai toujours senti qu'il y avait plus que ce qu'on veut bien expliquer, que ce qu'on ose comprendre. Et mardi lorsque j'ai scruté le ciel j'ai vu un mouvement dans les nuages, comme une présence bien là et si lointaine à la fois, l'assurance que même dans les endroits les plus reculés personne n'était jamais seul. C'est la même présence que je ressens lorsque je déambule dans un bois, lorsque je nage dans une vaste étendue d'eau, lorsque je me laisse rouler sur l'herbe. La sensation exquise de savoir que tout ira bien, quoi qu'il arrive, et que les forces bienveillantes qui tournoient dans le ciel ont le pouvoir d'apaiser les coeurs en berne.
    J'en avais bien besoin, à certaines époques, et je les regarde aujourd'hui avec un sourire béat au coin des lèvres, comme si je faisais maintenant partie de ceux qui "savent", de ceux qui ont compris. Je l'ai vu dans les cieux lorsque j'ai levé la tête, je l'ai lu dans les cascades d'eau qui s'en déversaient, qui retournaient la terre et emportaient les souvenirs. Tout va, tout vient, tout passe et tout renaît. Je crois qu'une fois que l'on a comprit ça, on peut avancer en paix. Après tout, cette méthode avait peut être du vrai.

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