• Après

    Je ne sais pas si c'est la faute du printemps qui arrive et qui fait tout renaître autour de moi, mais en ce moment je me met à penser à la mort un petit peu plus que d'habitude, et ça me trouble assez. Ca m'arrive assez souvent en temps normal de me poser dans mon lit le soir, de fixer le plafon, et d'essayer d'imaginer une fraction de seconde ce qu'on peut ressentir quand on est mort. Parfois, j'ai l'impression d'atteindre la limite, je ressens un grand vide qui s'empare de moi et qui broye tout ce que j'ai à l'intérieur, comme s'il ne restait plus rien d'autre que la certitude inexorable de ne plus exister. On dirait vraiment un vertige, comme si je me tenais au bord d'une falaise, il y a ce même pincement, si désagréable et si grisant à la fois. Bien sûr je ne comprends jamais pendant bien longtemps; je perçois la vérité et elle m'échappe dès que je cesse de me concentrer dessus, si bien que le reste du temps je n'ai pas l'impression d'avoir compris quoi que ce soit. Mais cette seconde où j'accède à la connaissance est unique, elle permet de tout relativiser, de se sentir différent, de connaître enfin sa place.
    Parce que oui, on a beau faire tous les grands discours et inventer toutes les croyances que l'on veut, nous ne sommes jamais que des êtres de chaires qui n'avons, au fond, pas grand chose à faire ici. Il fut un temps où j'avais besoin de me bâtir ma mythologie propre pour coller un nom et une vision à ce qui m'attendrait "après"; j'avais sans doute besoin de me rassurer comme tant d'autres, sauf qu'aujourd'hui je m'en passe. Je suis arrivée au stade où je me dis que, qu'il y ai quelque chose ou pas, ça ne change au fond pas grand chose: on sera soit très heureux, soit indifférents puisque s'il n'y a rien on ne pourra même pas s'en rendre compte. Pourtant dans ma conviction profonde j'ai toujours gardé un peu les yeux levés vers le ciel; j'ai bâti ma perception du monde et des autres autour de la constatation du fait que nous sommes des êtres de chairs insufflés de vie, le simple fait de voir des tas d'os, de graisse et de muscles se mouvoir et ressentir des émotions, est quelque chose de divin. Bien sur je ne passe pas mon temps plongée dans des considérations de ce type et il m'arrive aussi de croiser mes congénères sans m'attarder une seule seconde sur leur cas; mais quand je prends le temps de m'asseoir quelque part et de penser, j'arrive à toucher du bout des doigts ce qui représente pour moi une grande part de Vérité. Et je me dis que ça ne peut pas être tout, ou ça serait bien décevant; je me dis qu'une existence comme la nôtre mène forcément à quelque chose, quelque part, à quelqu'un(s).
    Et pourtant je n'ai plus peur de me dire aussi que, peut être, ça ne mène à rien. Et ça ne serait pas tellement triste, au fond, ça serait juste "comme ça", et quoi de plus beau que d'accepter son sort, se résigner, et vivre heureux tout en attendant l'échéance. Je ne veux pas de tombe fleurie où les vivants viendront se morfondre, je veux une poignée de cendres répandues dans le vent, je veux avoir la chance de faire moi aussi partie de ce monde, de lui léguer ce qu'il reste de moi pour, surtout, pouvoir me répandre au milieu de ceux qui étaient avant et de ceux qui viendront après, sans aucune marque distincte pour me reconnaître. C'est la plus belle des fins, je pense; quelle vanité de faire graver son nom quelque part, comme si on voulait forcer les vivants à se souvenir de nous alors qu'il n'y a plus rien à faire. J'ai toujours détesté les enterrements tristes, et j'étais révoltée, la dernière fois, de me faire pousser aux larmes par une musique délibérément déprimante alors que j'étais venue l'esprit serein et philosophe. J'avais dit à mon père "je veux de la samba à mes obsèques", et je le pense toujours. Je ne veux pas rendre les gens tristes maintenant, encore moins quand je ne serais plus là. Puisque de toutes façons il n'y a plus rien à faire, pourquoi s'acharner à se rendre malheureux, pourquoi se couvrir d'émotions douloureuses qui ne rendent hommage à personne?
    Je préfèrerais avoir un petit coin rien qu'à moi, un petit jardin secret, avec des fleurs qui me survivraient, et qui viendraient rappeler le cycle de la vie à quiconque voudrait bien prendre le temps de les regarder. Mais surtout pas de larmes, non. Ca n'en vaut pas la peine.

  • Commentaires

    1
    Lundi 19 Mars 2007 à 22:19
    memento mori
    L'idée de la mort a guidée les Hommes depuis les tréfonds de l'Histoire, on a construit les pyramides de Khéops pour elle, on a deviné l'immortalité de l'âme, on a imaginé des oeuvres artistiques sans nombre. Nous naissons de l'inconnu, et nous retournerons dans l'inconnu. Des milliards d'années avant nous. Des milliards d'années après nous. Entre les deux, il y a ces quelques décennies qui nous appartiennent, pendant lesquelles nous avons notre corps, nôtre âme, la nature, la vie, et surtout... l'Amour. Cette essence divine, seule et unique bien précieux qui a été offert à l'Homme capable de surpasser la mort. Quelques décennies pendant lesquelles nous entreprenons un étrange, parfois douloureux mais finalement, un majestueux voyage. Au sens qui nous échappe... mais qui a un sens, pourtant. Nous avons tout ce qu'il faut, à portée de nos mains, de petits bouts de bonheur à serrer dans nos mains, à enserrer contre le coeur. :)
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